Rencontre avec Haifaa Al-Mansour, première réalisatrice de cinéma d’ Arabie Saoudite

Haifaa Al-Mansour dans les bureaux du cinéma Golem. © I.L.

A l’occasion de la sortie de son nouveau film, The Perfect Candidate, la réalisatrice saoudienne Haifaa Al-Mansour était à Madrid le 5 mars 2020. Nous avons pu parler en tête à tête avec elle pendant 15 minutes dans les bureaux du cinéma Golem, lieu important des projections de films de la capitale espagnole, avant leur sortie officielle. Et nous avons choisi de publier son interview ce dimanche, à l’occasion de la Journée internationale des femmes 2020.

Depuis ses premiers pas en tant que réalisatrice au début des années 2000 en Arabie Saoudite (alors que le cinéma y est interdit à l’époque), avec notamment un premier documentaire tourné en 2005 avec sa soeur intitulé Women without shadows, Haifaa Al-Mansour explique qu’elle essaye de changer les mentalités, sans violence mais toujours avec détermination et sans jamais abandonner.

Son film The Perfect Candidate explore la vie de Maryam, une jeune femme médecin dans une petite ville d’Arabie Saoudite. Tous les jours, celle-ci se rend en voiture (depuis 2018, les femmes sont autorisées à conduire en Arabie Saoudite) à l’hôpital dans lequel elle travaille, se désolant du peu de moyens mis à disposition du personnel et de cette route attendant d’être construite afin de relier plus rapidement la ville à l’établissement médical.

Alors qu’elle veut se rendre à Dubai pour un congrès, elle ne peut pas prendre l’avion. Ce contretemps la décide par hasard à se présenter aux élections municipales de sa ville avec l’aide de ses deux jeunes soeurs. Le film dépeint la société saoudienne : ses personnages principaux sont des femmes âgées de moins de 30 ans (la majorité de la population est âgée de moins de 30 ans, selon le rapport de 2016 de l’Autorité générale des statistiques d’Arabie Saoudite), l’importante fracture entre les hommes et les femmes (le fait que dans les lieux publics, les deux genres doivent être séparés), la question du voile, la place de l’art à travers la musique, la mode…

Treiz’Hebdo : le film The Perfect Candidate montre qu’il reste un long chemin à parcourir pour les femmes en Arabie Saoudite, il est presque pessimiste… Pourquoi ?

Haifaa Al – Mansour : ce qui me semble important est le parcours initiatique auquel se livre cette jeune médecin, Maryam. Lorsque j’ai tourné ce film, j’ai choisi de rendre compte d’une partie de ce qui se passe en Arabie Saoudite à ce moment T. Entre temps, il y a eu des changements, ce qui est très positif.

Par exemple, pendant le tournage les femmes n’avaient pas le droit de voyager seules, il fallait qu’elles soient obligatoirement accompagnées d’un gardien (le père ou un autre membre de la famille), désormais la loi a changé, c’est autorisé. Je ne pouvais pas tout montrer dans un seul film donc j’ai choisi d’aborder des sujets clés importants à ce moment-là, il y a tellement de choses qui changent en ce moment en Arabie Saoudite.

Pourquoi avoir fait le choix d’une femme médecin dans le film ?

En Arabie Saoudite, la médecine était l’un des seuls domaines professionnels avec l’enseignement ouvert aux femmes, lorsque le pays est passé par cette phase très conservatrice avec, entre autres, la ségrégation entre les hommes et les femmes. L’hôpital était et l’est encore dans certaines petites villes du pays, le seul lieu mélangeant les deux sexes.

J’ai voulu montrer comment une femme de la nouvelle génération comme c’est le cas de Maryam pouvait gérer une telle situation et trouver ses marques dans le milieu médical. Il y a plusieurs scènes dans le film qui montrent les difficultés que peuvent avoir les femmes face aux hommes dans les hôpitaux : pour des questions religieuses mais aussi parce que les hommes saoudiens considéraient (c’est encore le cas pour beaucoup) les femmes comme moins compétentes que les hommes.

Pour la petite anecdote, je suis la 8ème d’une famille de 12 enfants et les personnages sont inspirées des personnalités de mes soeurs.

Le film The Perfect Candidate a t-il été tourné en Arabie Saoudite ?

Oui, le film a été entièrement tourné en Arabie Saoudite. Il aura fallu deux ans pour trouver le financement et le tournage a duré 37 jours en tout. Wadja (sorti en 2012) avait aussi été tourné en Arabie Saoudite, il s’agissait du premier long-métrage tourné dans mon pays.

Les protagonistes sont interprétées par les actrices Mila Alzahrani, Nourah Al Awad, Khalid Abdulrhim. Le film a été présenté l’été dernier à la Mostra de Venise.

Pour The Perfect Candidate la situation a changé, le cinéma est devenu légal, des dizaines de salles de projection ont ouvert un peu partout. Lorsque j’ai envoyé le script au gouvernement, j’ai rapidement obtenu les permissions. Cependant, pour des questions logistiques le film, plus ambitieux, a été plus difficile à faire que Wadja. Techniquement, nous n’avons pas d’industrie du cinéma là-bas, il a fallu que je parte de zéro pour construire mon équipe, organiser les castings (toutes les actrices et acteurs sont saoudiens). Heureusement lorsque nous avions des scènes à tourner dans la rue, avec du passage, la police était là pour nous apporter une certaine protection notamment face à quelques religieux conservateurs récalcitrants.

La scène la plus complexe à tourner fut celle dans la tente au moment où Maryam fait une annonce à la télévision, nous avions quatre caméras qui tournaient en même temps. La tente était séparée en deux avec les femmes d’un côté et les hommes de l’autre, pour tout coordonner cela n’a pas été simple mais on y est arrivés !

Quelles sont les priorités qui vous semblent les importantes en ce moment en Arabie Saoudite ?

Beaucoup de changements ont lieu aujourd’hui, au niveau gouvernemental et sociétal en Arabie Saoudite. La mise en avant des femmes dans la société grâce à leur indépendance est très importante, les jeunes filles se posent beaucoup questions quant à leur choix de vie : il ne faut plus qu’elles choisissent une voie ou une autre parce qu’elles ont peur d’être jugée par leur famille, la société. Il faut qu’elles puissent faire ce qu’elles aiment en ayant les moyens de la faire et qu’elles se sentent libres de pouvoir le faire.

L’art doit aussi se développer car c’est un vecteur d’union dans notre société. Encourager la création dans la musique, la littérature, la peinture, la philosophie me semble essentiel pour laisser dans le passé cette époque très conservatrice dans laquelle l’Arabie Saoudite a été plongée pendant plus de 30 ans. Il est important que les jeunes générations comprennent ce que c’est que vivre librement, de pouvoir voyager, sans avoir peur.

Je crois profondément que nous sommes sur la bonne voie pour un changement positif de notre société et cela est également un bon exemple pour les autres pays du Moyen-Orient. Concernant le voile par exemple, les femmes sont de plus en plus encouragées par les autorités et la société à sortir découvertes, plus librement. Il faut que cela continue.

Vous êtes un bon exemple pour l’émancipation des femmes, puisque vous avez réussi à devenir une réalisatrice de cinéma internationale dans un pays où le cinéma était interdit. Comment y êtes-vous parvenue ?

Je fais les choses petit à petit. J’ai toujours respecté la culture de l’Arabie Saoudite, je n’essaye pas d’être dans la confrontation ou de faire du bruit mais on sait qu’il y a des problématiques à régler. Pour cela, j’essaye de faire des films qui sont intimes, doux, humains, qui ont du coeur et de l’humour. J’espère que les gens vont les voir, écoutent ce qui est dit et passent un bon moment. Changer les mentalités est un effort constant qui doit passer par la communication, c’est pour cette raison que je me rends aussi dans des écoles, que je vais à des conférences et présente mes films partout où je le peux en tenant de répondre aux interrogations.


Née en 1974, avant de devenir réalisatrice, Haifaa Al Mansour a obtenu une licence d’art à l’université du Caire en Egypte. Elle a ensuite travaillé dans une compagnie pétrolière en Arabie Saoudite, au sein du département de la communication, c’est là que sa passion pour le cinéma naît. Elle commence à faire des courts-métrages puis tourne un documentaire en 2005 avec une de ses soeurs sur la société saoudienne et les femmes Women without shadows qui connaît un certain succès. Plus tard, elle remporte un Master en direction cinématographique à l’université de Sydney et sort son premier long-métrage tourné en Arabie Saoudite, Wadja (2012). Elle a aussi réalisé le film anglais biographique Maria Shelley ou encore Une femme de tête (2018). The Perfect Candidate est son quatrième film. Haifaa Al Mansour vit avec son mari et ses deux enfants aux Etats-Unis.

Merci au cinéma Golem d’avoir organisé cette interview.

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